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Spéciale corneau
LE DEUXIÈME SOUFFLE d'Alain Corneau
jeudi
2
septembre
2010
par Frédéric Mercier
Nouvelle adaptation de José Giovanni, quarante ans après Melville. Malheureusement, Corneau réalise peut être ici son moins bon film. Artificiel, étiré, sans conséquence, mal interprété, mal dirigé, longtemps après "Fort Sagane", "Le Deuxième Souffle" prouve combien Corneau était mal à l'aise avec les budgets colossaux et les reconstitutions. Et pourtant, malgré des défauts qui gênent le regard à chaque plan, ce film entretient des relations passionnantes avec les thèmes et les obsessions du réalisateur.




ENTRE DEUX ARGUMENTS
1958. Gu, célèbre et dangereux gangster condamné à vie, s'évade de prison. Traqué par la police, il veut s'enfuir à l'étranger avec Manouche, la femme qu'il aime. Ayant besoin d'argent, il accepte de participer à un dernier hold-up.
Grâce à lui, le coup est une réussite. Mais, victime d'une machination montée par la police, Gu passe pour un donneur et un traître aux yeux de ses complices. Pour laver son honneur, Gu prendra tous les risques..
.

Dans quelques années, quand les jeunes cinéphiles et cinéastes découvriront l'oeuvre d'Alain Corneau, ils parleront tous à propos du "Deuxième Souffle" d'un grand film malade, expression désormais employée à tout va pour désigner un film raté que nous aurions aimé adorer. Mais si on se penche un peu sur cette nouvelle adaptation d'un roman de José Giovanni que Melville avait déjà filmée avec force et épure en 1966, il faut accepter l'idée que Corneau n'a fait ici que s'embourber dans la pénible reconstitution d'un monument du passé. Le budget colossal est ici dépensé pour les deux principaux arguments commerciaux du film: la post production (étalonnage aberrant; post synchro délirante; couleurs laides, kitsch; montage au ralenti éprouvant) et le casting (Michel Blanc; Monica Bellucci; Eric Cantona; Jacques Dutronc; Daniel Auteuil; Gilbert Melki). En ce qui concerne ce qui se situe entre ces deux phénomènes de vente, la mise en scène; Corneau échoue sur toute la ligne. Et pourtant, "Le Deuxième Souffle" n'est pas un film impersonnel, loin s'en faut.

Revenons un instant aux arguments commerciaux du film. Et, en particulier, sur la post production qui a tenu longtemps pour un simple argument de mise en scène ou la grande idée artistique du cinéaste. Certains y ont vu une audace incroyable. Corneau allait mêler au plus français des films de truands une débauche d'effets volés aux polars hong kongais. En fait, Corneau, fidèle à sa méthode depuis ses débuts, effectue un retour à l'envoyeur. Il réinvestit l'univers de José Giovanni adapté d'abord par Melville. Lequel Melville était devenu depuis quarante ans l'une des principales influences des cinéastes majeurs de l'action asiatique comme John Woo ou Johnnie To. Corneau boucle donc la boucle des influences en mêlant à une stylistique ultra voyante, qu'il ne comprend pas, des préoccupations très françaises, des dialogues de Marseille, des expressions à l'ancienne, un code de l'honneur de nos aïeux. Malheureusement, la vinaigrette ne prend pas du tout. Sans cesse, à chaque plan, nous voyons la différence entre les velléités du cinéaste et ses implications. Bref, l'artifice de la machinerie. Et que l'on ne vienne pas nous dire, comme c'est à la mode, que l'artifice est le sujet du "Deuxième Souffle". L'artifice dont nous parlons est que nous comprenons sans cesse ce que le cinéaste tente de faire sans y parvenir. Ainsi, souffrant d'une reconstitution phénoménale et contraignante, à chaque scène, il nous semble entendre Corneau dire "Action" tant tout parait théâtral et fabriqué. En fait, la stylisation à l'extrême du film dérobe le film à son spectateur.
 
FAIRE UN FILM À L'IMAGE DE SON HÉROS

Débauche de moyens d'une post production aberrante donc. Le montage des scènes d'action au ralenti semble sans cesse camoufler une incapacité à filmer efficacement une fusillade. Les couleurs, loin de nous faire rêver à du Wong Kar Waï, nous renvoient plutôt à l'univers de Jean Pierre Jeunet. Cinéaste avec qui Corneau semble ici éprouver la même vaine nostalgie pour un Paradis Perdu qui n'a en fait jamais existé. Seulement, et nous y reviendrons, ces plans maniérés jusqu'au vertige, ces angles brisés, ces lumières tamisées dans l'obscurité d'une nuit sans fin, servent le propos du film qui est de créer l'odyssée mortifère et tragique d'un vieux lion sur le retour. Malheureusement, au lieu d'inoculer une vraie tristesse, du lugubre, ces effets sapent totalement le rythme du film qui semble s'enliser, immobile.

On comprend bien ce qu'a voulu faire Corneau: réaliser une oeuvre qui soit à l'image de Gustave Menda, le héros en fin de course, prêt à reprendre un deuxième souffle campé ici par un Daniel Auteuil qui nous fait bien regretter Lino Ventura. Entre effets maniéristes et velléités tragiques, la direction d'acteurs pêche à force de ne jamais jouer que sur un seul registre. Jouer triste, bas, morne, monocorde. Seul Michel Blanc manque de tirer son épingle du jeu. Mais en fait son interprétation est symptomatique des problèmes de ce film. L'inspecteur Blot parle tout en cynisme et deuxième degré. Si cette manière de prôner le faux pour obtenir le vrai semble très française et donne du caractère à son personnage (tout en faisant de cette adaptation un film en soi inexportable bien que teinté d'une mise en scène internationale), jamais il ne surprend, ne brise son propre ton, ne déroge à sa règle. Corneau a une idée en tête si bien qu'il ne laisse à son film aucune porte de sortie, aucune vie. "Le Deuxième Souffle" est un film asphyxiant parce que la mise en scène se donne sans cesse à voir. Film enfermé sur lui-même qui rêverait de nous montrer l'enfermement de ses personnages; il ne fait que démontrer la manière dont un cinéaste peine à s'extirper d'une production aussi contraignante que coercitive quant à son inspiration.

 
DES GÉNÉRATIONS OPPOSÉES

On voit bien ce qui a motivé le réalisateur de "Série Noire". Réussir un polar français paré d'une esthétique qui échapperait au naturalisme hexagonale. Et surtout parler de soi-même, de sa propre génération en comparant et en jaugeant sa place de cinéaste français dans le paysage cinématographique hexagonale. En fait, ce "Deuxième Souffle", version 2, est un problème franco français. Corneau suit une idée tout au long du film: montrer que les générations se succèdent, que les vieux attendent le respect des plus jeunes. Que si les moyens de truander changent, le mécanisme reste le même. Les moyens changent, le résultat est tout aussi pathétique. Et surtout, bien que les vieux se la jouent calmes et expérimentés, ils détestent qu'on ne respecte pas le code du respect et de la dévotion qui leur est dû. Problèmes inhérents aux films de gangsters certes (on songe parfois à "L'Impasse") mais qui tient chez Corneau de l'obsession monomaniaque. Que ce soit dans "Tous Les Matins du Monde", "Stupeur et tremblement", ou récemment dans "Crime D'Amour", le cinéaste articule toute la mise en scène de ses films sur l'idée du passage, de la transition, et du désir de voler sa place à la génération d'avant. Crainte d'un cinéaste de se voir détrôner ou rêve plutôt d'un autre cinéma français, respectueux des classiques et qui saurait prendre en compte son héritage. A son corps défendant, malgré ses évidents ratages, "Le Deuxième Souffle" est un rêve obscur et obsessionnel de cinéma français futur. Moins un film donc qu'une proposition.

Date de sortie cinéma : 24 octobre 2007
Film déjà disponible en DVD depuis le : 24 avril 2008
Film déjà disponible en Blu-ray depuis le : 27 novembre 2008

Réalisé par Alain Corneau
Avec Daniel Auteuil, Monica Bellucci, Michel Blanc
Long-métrage français .
Genre : Policier
Durée : 02h36min
Année de production : 2007
Distributeur : ARP Sélection

 



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