|
|

|
Sortie de la semaine
VINCERE de Marco Bellochio
|
|
dimanche
15
novembre
2009
|
par Frédéric Mercier
Passé presque inaperçu à Cannes d'un strict point de vue médiatique, Vincere fut pourtant l'un des plus beaux fleurons de la dernière sélection. A la révision, le dernier film de l'enfant terrible du cinéma italien s'avère même l'une des plus puissantes évocations historiques jamais vues. Bellochio raconte le destin cruel de la première maîtresse de Mussolini en inventant de brillants dispositifs d'images pour reléguer l'histoire et son redoutable amant comme des toiles de fond d'un mélo lyrique et musical.
|
|
|
|
|
LA VÉRITÉ RELÉGUÉE EN ARRIÈRE PLAN |
Ida Dalser rencontre Benito Mussolini avec qui elle vit une liaison torride durant de nombreuses années. Elle l'aide notamment à bâtir son journal militant. En gravant les échelons politiques, Mussolini abandonne Ida et le fils qu'ils ont eu de cette union.
C’est à un opéra tragique que nous convie Marco Bellochio : une fresque lyrique en trois actes retraçant le parcours d’Ida Dalser (Giovanna Mezzogiorno qui méritait aussi un Prix d'Interprétation), la première maîtresse de Mussolini. Dalser avait une première fois rencontré le futur dictateur en 1907 à Trente, encore partie de l’Empire Austro-Hongrois. Elle le retrouve en 1914, juste avant l’assassinat à Sarajevo. Alors esthéticienne, elle tombe en fascination devant la puissance de conviction du militant socialiste. Bellochio donne ici une vision dantesque du fascisme comme puissance d’une fascination érotique qui conquiert les corps et les âmes. D’abord spectatrice privilégiée de l’ascension du Duce, Ida va peu à peu être évincée de la scène historique où se propulse son redoutable amant. Toutes les forces coercitives contre lesquelles Ida va devoir se battre pour faire éclater la vérité tentent de la reléguer à devenir une ombre dans le monde. Pourtant Ida aida Mussolini à devenir le tyran qu’on connaît en sacrifiant sa fortune à l’édification du journal Il Popolo d'Italia qu’il allait diriger pour faire valoir ses idées. On a l’impression tout au long de Vincere de voir la vérité recluse par des forces contraignantes à se taire pour faciliter le processus historique. De spectatrice engagée donc, au premier plan de l’histoire, Ida va devenir ensuite une spectatrice banale, découvrant les succès de son amant par le biais des actualités, du cinématographe, des racontards de quelques témoins ou d’articles dans les journaux. Tout le combat d’Ida consiste à reprendre sa part dans le processus historique, à reconquérir son regard : pour cela, elle devra vivre une sorte d’épreuve en sortant littéralement par la caverne de l’Enfer où Mussolini l’a enferrée pour la faire taire à jamais et ne pas avoir à reconnaître leur fils.
|
|
 |
 |
|
|
DE SPECTATRICE À ACTRICE |
|
Le film ne lésine donc pas sur les symboles classiques, et la construction dramatique d’un vrai opéra lyrique auquel le compositeur Carlo Crivelli prête sa sublime partition qui singe l’idéologie futuriste : musique qui file droit, à toute vitesse et intensifie chaque mouvement de la composition du film. Toutes les grandes séquences s’ouvrent ainsi par quelques lignes mélodiques, soutenues souvent par des chœurs, des acteurs de l’histoire scandant le récit par des chants. Toutes ces séquences sont les unes après les autres séparées entres elles par des images d’actualité, des extraits de films célèbres (Octobre ; The Kid), des polices futuristes balayant l’écran à toute vitesse. Magnifique vision par exemple que celle de Mussollini blessé dans une chambre d’hopital et qui regarde au plafond un film sur la Passion du Christ. Chaque grande partie du film se clôt par un exposé écrit, attesté historiquement, de la suite des évènements de ce chapitre méconnu de la vie du Duce.
Dans la première partie, le film se concentre sur la liaison passionnelle entre l’homme et la femme. Mussollini est un corps puissant, emporté par les mouvements de l’histoire, comme absorbé par son destin. Impossible au cours de ces moments de penser à l’acteur (Filippo Timi) pourtant formidable tant Bellochio joue et critique notre fascination de cette virilité exacerbée, guidée par des puissances supérieures. Au cours d’une scène d’amour, le futur Duce regarde au loin, les yeux révulsés comme un démon transcendé par sa propre puissance virile. Dans la seconde partie, moins musicale et surtout moins triomphale, Bellochio suit la trace d’Ida rejetée, isolée dans un asile psychiatrique identifié comme un enfer probable sur Terre : un endroit où la vérité est emmurée, où personne ne peut plus s’exprimer normalement. Cet enfer médical est une métonymie du fascisme, un lieu d’aliénation où l’homme perd les moyens de son existence, jusqu’à le faire basculer dans la folie. Enfin, dans la troisième et dernière partie, Ida s’évade de son enfer tandis que son fils, Benito, tente de s’affranchir de l’image paternelle qui le hante, image d’un père qu’il n’a jamais connu. Final grandiose en vérité où le jeune Benito singe les mimics et les tics de son père, où l’acteur qui jouait le Duce (toujours le formidable Filippo Timi), mime maintenant le fils qui tente d’intercaler son propre corps, sa propre voix sur la représentation historique que nous connaissons bien du Duce au cours de grands meetings. Idée sidérante tant le vrai Duce semble ressembler à un pantin grotesque, beaucoup moins vraisemblable que l’incarnation puissante du comédien dans la première partie.
|
|
 |
 |
|
|
Ainsi, après leurs liaisons, Mussolini s’efface, absorbé, englouti par l’histoire. Ida se raccrochera à la vérité, à son amour sincère pour sortir de l’enfer et retraverser la caverne des illusions. A la toute fin, tandis que le peuple apprend qui elle est en vérité, elle se laisse glisser par une voiture qui la conduit à travers la foule. Une femme du peuple la dévisage comme le personnage historique qu’elle est redevenue, en partie responsable de la situation politique italienne. Ida a recouvert son regard, est passée de spectatrice engagée à actrice du monde : désormais, c’est elle qui plonge ses yeux vers nous, spectateurs médusés qu’un tel mélo lyrique, à l’italienne, se fasse l’une des représentations historiques les plus puissantes jamais vues.
Titre original Vincere Réalisation Marco Bellocchio Acteurs principaux Giovanna Mezzogiorno Filippo Timi Scénario Marco Bellocchio et Daniela Ceselli Musique Carlo Crivelli Décors Marco Dentici Costumes Sergio Ballo Photographie Daniele Ciprì Montage Francesca Calvelli Production Mario Gianani Société de production Offside, Rai Cinema, Celluloid Dreams Société de distribution Ad Vitam Distribution Genre Drame, biographie historique Durée 128 minutes Sortie 20 mai 2009 25 novembre 2009 Langue(s) originale(s) italien Pays d’origine France- Italie
|
|
 |
 |
|
| AJOUTEZ VOTRE COMMENTAIRE |
|
|
|