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ReDÉCOUVERTE
LES PAUPIÈRES BLEUES d’Ernesto Contreras
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jeudi
3
décembre
2009
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par Vanessa Rybicki
Un premier long métrage doux amer sur le thème universel de la solitude urbaine. Ernesto Contreras ose et réussit une « anti comédie romantique ».
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UN THÈME UNIVERSEL |
De plus en plus présent sur nos écrans, le cinéma mexicain oscille souvent entre misérabilisme et brochure d’office du tourisme. Ernesto Contreras nous offre pourtant un film indéniablement mexicain et terriblement universel. Marina (Cécilia Suarez) gagne, par le biais de son entreprise, un voyage tout compris de dix jours pour deux personnes sur une plage de rêve. Mais c'est une femme seule et elle n’a personne avec qui partager ce cadeau. Finalement, elle se décide à inviter Victor (Enrique Arreola), un ancien camarade de collège croisé par hasard et dont elle n’a aucun souvenir.
Sorti en novembre 2007, présenté quelques mois auparavant à La Semaine de la Critique à Cannes, Les paupières bleues n'a pas trouvé en France son public à cause, entre autre, d'une presse française trop chichiteuse. Pourtant, aujourd'hui, le film mérite vraiment d'être redécouvert et d'arborer les prestigieux Prix qu'on lui décerna avec raison un peu partout dans le monde.
Dès les premières secondes, Contreras réussit à décrire l'état intérieur de son personnage principal. En quelques plans, il arrive à l'inscrire au milieu d'un environnement social précis. Marina est mexicaine mais elle pourrait être de n’importe quel autre endroit. Elle est faible, physiquement et psychologiquement, écrasée par l’immensité urbaine, embourbée dans ses habitudes, blasée et mélancolique. Elle voudrait crier mais n’a pas la voix qui porte et quand elle y parvient, personne ne l'entend. Un sentiment universel ainsi s'installe dès les premières minutes: celui de l’injustice. Dans nos têtes résonne un «pour une fois qu’il lui arrive quelque chose de bien». On a donc envie, pour elle, que ce voyage change tout, qu’il lui redonne l’énergie d'un nouveau départ. Qu'il lui permette de faire de nouvelles connaissances, de se reposer au soleil pour se ressourcer et cesser jour après jour de se tarir et de faner. Alors, quand elle rencontre par hasard Victor à la boulangerie et que celui-ci la reconnaît instantanément, lui sourit et insiste pour la revoir, Contreras suscite nos attentes et nos espoirs. Il nous range à la hauteur de ses personnages et distille en nous un désir de justice pour faire en sorte que cette jeune femme cesse de mourir à petit feu.
On s’attend donc à une histoire d’amour « latino-passionnelle » mais le jeune cinéaste va s'ingénier à tromper les attentes qu'il a propagées en nous. Emu à son tour par cette jeune femme chétive, Victor semble au prime abord un vrai chevalier servant : il se souvient parfaitement d’elle au collège, l’invite dans un restaurant chic, lui offre des fleurs. Mais il va s'avérer aussi seul et désemparé que Marina. Il vivote dans la nostalgie de sa jeunesse. Aujourd'hui employé inconnu et ignoré de la compagnie d’assurances pour laquelle il travaille, incapable de prendre des risques ou des décisions, Victor rêve petit, à la mesure de son univers étriqué.
Contreras ne regarde ses personages de haut et ne sombre jamais dans le pathétique. Il ne s'apitoie pas sur Victor et Marina. Il les filme avec empathie comme un homme qui comprend que ses héros n'ont pas le temps de souffrir et se sont habitués à leur solitude comme à une vieille maladie. Si leur rencontre est un soulagement, elle ne peut en aucun cas être une guérison. Ce serait trop facile, il laisse la romance aux mains des fabulistes hollywoodiens qui édulcorent la réalité pour rassurer le spectateur au lieu de les confronter à leurs propres compromissions.
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UN FILM INDÉNIABLEMENT MEXICAIN |
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Ainsi par bonne conscience, par espoir aussi sans doute, ces deux êtres esseulés vont tenter de se trouver l'un l'autre, passant par tous les rituels de la séduction, tous les préliminaires à une relation amoureuse. Ils réunissent toutes les circonstances pour pouvoir s’aimer. Et, pourtant, aucune alchimie ne passe. Victor et Marina n’ont rien à faire ensemble. Et c'est là où réside l'audace infinie de ce film délicat: filmer l'immontrable, la monstrueuse inadéquation de deux individus prisonniers d'eux-mêmes.
Commence une histoire d’amour pathétique et angoissante et pourtant si réaliste, si répandue, si palpable, que cela suffit à remettre en question la notion même d'amour telle qu’on a toujours bien voulue nous la décrire. Si Contreras touche à l'universel, on le doit à sa manière de dépeindre avec précision et rigueur l'emprise de la ville tentaculaire sur ses ouailles. Victor est relégué dans les bas fonds de son entreprise, personne ne sait qui il est; Marina n'ayant ni mari, ni enfant, n'existe pas et devrait vraisemblablement donner son billet de voyage à sa soeur pour lui permettre de recoller son mariage. Victor et Marina ressemblent à tous ces anonymes que nous croisons sans jamais les regarder.
Et puis en dessous du thème universel, il y a la seconde couche, l’autre lecture possible de l’histoire. La paupière nue, une fois qu’on a en a retirée l’ombre. On décèle une multitude de petits détails qui font de Parpados Azules un film indéniablement mexicain. Le choix des acteurs d'abord : si Cecilia Suarez interprète une Marina somme toute banale, grande autruche, blanche et mince, si loin des clichés de la« bomba latina» mate et pulpeuse; elle n’en reste pas moins une actrice jouissant d’une grande notoriété dans son pays. Même chose pour Enrique Arreola, comédien reconnu issu du théâtre intello mexicain.
Le Prix que gagne Marina, élément déclencheur de l’histoire, est choisi lors d'un tirage au sort effectué par un oiseau. Ainsi ce film, qui débute comme un conte de fée, accorde une importance extrême à la chance, au hasard, au destin. Marina n’est absolument pas récompensée pour son travail: elle est désignée par le sort qui est une constante de la pensée mexicaine. On trouve également à travers les personnages secondaires d'autres caractéristiques du Mexique : ainsi lors de la visite de l’appartement, la propriétaire explique à Victor qu’elle s'est décidée à vendre parce que son fils est décédé. «Ne soyez pas désolé, je lui en veux encore, il était alcoolique, il s’est battu et a été tué». Ce détachement face à la violence d'un événement sordide, cette intégration systématique de la mort dans le quotidien (renforcé par le ton ironique employé à cet égard) est particulièrement révélateur de la société mexicaine.
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Lors de leur première sortie, on suit avec tendresse la préparation de Victor et Marina. On s’identifie à ces deux sujets qui se font beaux, pour se plaire. Le costume rétro avec l’œillet à la boutonnière de Victor, la robe désuète et le maquillage un peu vulgaire de Marina trahissent aussi l’élégance baroque mexicaine. Les lieux de rendez vous: le cinéma et le salon de danse pourraient paraître anodins, ils sont pourtant indispensables dans l’élaboration d’une relation. Même s’ils sont adultes et vivent seuls, Victor et Marina doivent passer par ces endroits publics, justifier leur relation afin de pouvoir la commencer. Parce que même s'ils ne connaissent personne, ils donnent de l’importance à ce que les autres peuvent penser d’eux. Contradiction typique et inévitable d’une société mexicaine tiraillée entre ses désirs de modernité et le poids de ses traditions. A la fin, on se retrouve avec eux, bloqués dans cette relation absurde, dans la voiture stoppée par les flots, embourbée dans la situation grotesque d'un moteur qui a pris l'eau à cause d'averses diluviennes, tropicales sur cette jungle de béton. Métaphore saisissante, graphiquement superbe, d'un point de non retour au-delà duquel Marina et Victor risquent de gâcher entièrement leur existence.
Ernesto Contreras nous décrit ainsi un Mexique, le sien, tel qu’il est et non pas tel qu’on nous le vend ou tel qu’on l’imagine habituellement. Il sait raconter une histoire, universelle comme une histoire d’amour, tel qu’elle est et non pas telle qu’on aime la fantasmer. Ainsi, il réunit les publics sans n’en léser aucun.
Date de sortie cinéma : 14 novembre 2007
Réalisé par Ernesto Contreras Avec Cecilia Suarez, Tiare Scanda, Andrés Montiel
Titre original : Párpados Azules Long-métrage mexicain. Genre : Drame Durée : 1h38 min Année de production : 2007 Distributeur : Colifilms Diffusion
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