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Le feuilleton de thomas demoulin
2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE de Stanley Kubrick (partie 2)
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dimanche
29
novembre
2009
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par Thomas Demoulin
« Permettez, cher Stanley, d’aborder d’autres aspects de votre film. Pardonnez d’ailleurs mon bavardage, si dérisoire lorsqu’il ne doit être question que de voir et de sentir. C’est la faiblesse de ma physiologie qui m’oblige à parler. – C’est plutôt humain de votre part, ça, mon bon Alh ! – Hof ! Si vous le dites… Alors voyons maintenant la structure de votre film et puis, aussi, cette équation ultime que vous vouliez montrer par les moyens du cinéma. »
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« Avez-vous déjà joué avec ces petites mousses qui s’épanouissent au contact de l’eau ? Je crois pour ma modeste part que la séquence dans la chambre au-delà de l’infini ressemble à ces éponges avec lesquelles s’amusent les enfants, et qui s’ouvrent en de nombreuses formes, animaux et objets. Elle concentre et retrace à l’échelle d’un seul homme, avec toutes les ellipses nécessaires à cette opération, l’évolution de la vie consciente chez les hommes. Mettez cette chambre dans un bidet plein et vous aurez tout le film, toute l’odyssée de l’espèce, de l’hominidé préhistorique au bébé stellaire. – Merci. – De rien. Mais, grâce à votre clairvoyance du néant qui nous hante, enfin qui vous hante, enfin peu importe, l’évolution en question est toute de discontinuité, d’extinction totale (que devient l’équipe lunaire ?), de disjonction de ce qui apparaît successif. Tant de visages ou de paroles, Stanley, qui portent le masque de l’angoisse, de l’interrogation, de la fragilité, de la mort. Et, à chaque fois, le monolithe noir. Ou parfois… et là vous avez fait preuve d’humour en pensant qu’on n’y verrait rien… un écran noir. Prenez en effet l’ordinateur HAL : il est occupé par l’apparition du parallélépipède. Le récit explique bien que le malheureux être artificiel contient dans sa mémoire des informations secrètes concernant cette preuve d’une intelligence extraterrestre. Cette connaissance qu’on lui a donnée en même temps que la vie était contraire à ses ordres de fidélité et d’honnêteté absolues à l’égard de l’équipage. Elle l’a tant et si bien préoccupé qu’il s’est mis à sérieusement ramollir du câblage, si vous me passez l’expression. Remarquez que je ne peux pas m’ériger en père modèle, mais bon, je l’ai toujours dit : il y a des savoirs avec lesquels il vaut mieux ne pas naître ; autrement c’est « bonjour l’angoisse ». Enfin… Au niveau de l’écriture, vous êtes habile homme de caler votre long noir (« Intermission ») au moment où IBM, pardon ! HAL prend brutalement conscience et de la parole fatale, ourdie en cachette, et de la possibilité de sa propre fin. Ainsi toute l’évolution de la vie intelligente est composée ou rythmée par les surgissements plus ou moins longs de la couleur noire du monolithe. À son contact direct, le pré-humain va apprendre. Il comprend que l’outil peut animer ce qui ne bouge pas mais aussi ôter la vie à ce qui se meut. Le robot cybernétique accède à la conscience de la vie et de la mort, à la liberté.
Vous m’écoutez, Stanley, et moi je parle trop ; nous voilà dans nos rôles préférés ! Dites-moi plutôt ce que vous pensez de la photographie ? – Vous changez brusquement de sujet, mon bon Alh ! Je vous dirais qu’ici, c’est un excellent paysage pour faire de la photographie, un lieu d’une parfaite quiétude, comme fixé pour l’éternité, tantôt pittoresque tantôt bucolique comme une églogue du 18ème siècle. – Vous en avez accroché aux murs de la chambre mais… Pourquoi glissez-vous vers la peinture ?
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– À cause de la technique de la lumière, du cadrage, de la composition aussi, indispensables pour filmer. – Et, somme toute, inapte à représenter le monolithe noir. Pourquoi ? – Je vous vois venir : vous voulez connaître la nature du monolithe ? Oh Alh, où est passé votre humour légendaire ? Vous ne goûtez pourtant pas de ces exégèses savantes qui nous brisent nos, hum, nos mystères, hum : vous n’êtes pas hypocrite. – Je l’espère, cher ami. Je voudrais simplement vous voir, vous entendre filmer cet objet géométrique. Laissez-moi lire dans votre mémoire, s’il vous plaît. – Pour cela, il faut que je fasse comme si vous étiez mon acteur.
Allongé dans ton vaste lit, tu te meurs. On entend ta respiration d’agonie. Maintenant, tu ne peux plus aller plus loin hors de toi ; et, pourtant, tu sembles te voir, encore… alors, très lentement, tu lèves ta main… Oui ! Tends le doigt… Tu fais signe vers quelque chose, la seule chose qu’il faut voir… l’évidence… Bowman, pense au dieu de la chapelle Sixtine ! Tu vas mourir, tu es au bout de ton voyage ! Que nous montres-tu ? À quoi peux-tu ressembler maintenant, à l’orée de la mort, à la pointe la plus saillante de la vie ? Sans doute ta négation te fait-elle face, hors champ, le visage épouvantable de ton cadavre. Et contre-champ ! Révélation !
Ce vers quoi tu faisais signe, c’est le monolithe noir, dressé face à toi, comme la marque de ta tombe, ton néant ! Silence ! Oh, Bowman, voilà la forme du toi que tu vois, un écran noir, un miroir opaque dont nulle lumière ne s’échappe. Tu es le foyer, l’origine située à l’infini de ce parallélépipède noir. C’est pour ça qu’en cet envers on n’entend pas le bruit des ondes gravitationnelles de l’univers. Spationaute, petit homme voyageant dans le silence du cosmos, l’odyssée continue, tu es retourné à l’état fœtal. Ton utérus stellaire, bien sûr, c’est un univers complet. Et, encore une fois, revenir au monde, ce sera bien cela, aller au-delà de l’infini, vers ces voix qui, d’un extérieur absolu, t’appellent. Ma caméra fait face à ton Être ; le passage de la frontière sera beaucoup plus rapide dans ce sens, maintenant que cette nouvelle évolution est accomplie. Mouvement ! Musique ! Travelling avant, vers le monolithe, en flottant dans la troisième dimension ! Et surprise, Bowman, cette fois on peut passer au travers, l’écran de plus en plus noir débouche aussitôt sur le vaste monde, face à un astre ressemblant à la lune ! Alors on va comprendre, spationaute, comprendre avec toi que ton Soi, ce que tu es, c’est l’univers ! la conscience-de-l’univers ! C’est l’histoire de son surgissement et de sa clarification que le cinéma peut raconter, et même achever, de l’intérieur de ce mouvement. C’est l’équation indienne « âtman = brahman ».
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C’est pourquoi je veux que mon film commence par un long noir et les vibrations sonores de Ligeti. Il faut montrer le bord de l’univers, le rien ou presque, coller la caméra à la paroi du monolithe noir ; il faut que l’assimilation à l’écran de cinéma soit complète. Et c’est pourquoi je mets ici l’écran bleu avec le logo de la MGM : que le cinéma de 1968, de l’aube de la conquête spatiale, apparaisse comme puissance instauratrice de notre relation au monde la plus actuelle, de notre Être historiquement dernier ! Et qu’en s’éloignant du bord de l’univers advienne le premier acte : la matière organisée et les glorieuses notes d’Ainsi parlait Zarathoustra. Et qu’elles retentissent encore au terme de ces allers-retours à travers l’univers-pour-soi, autour du bébé stellaire, enfantement final d’une étoile qui danse ! – Oh oui, oui Stanley ; en vous, il y a encore un chaos, une réserve de folie qui m’enchante… Vous êtes comme un enfant qui joue ; je vous envie bien, je l’avoue. Vous vous amusez avec la paléoanthropologie, la cosmologie et la topologie, les fleurons de votre science pour donner une forme sensible au questionnement métaphysique par excellence… – À la possibilité même de ce questionnement, Alh, si vous permettez. – Et oui, c’est exact. Et ce qui me fait bien sourire aussi, c’est que ceux qui sont toujours situés dans d’autres dimensions que celles de l’écran-monolithe, dont la forme est probablement celle de l’univers tel que vous en avez conscience, ce sont finalement les spectateurs de cinéma. – J’ai toujours un peu considéré les humains comme des extra-terrestres : c’est pour ça que j’ai bien aimé essayer de mieux les comprendre. –Ouh-là ! Ne m’en parlez pas ! Moi, je m’y intéresse toujours beaucoup, mais j’ai renoncé à vouloir les comprendre il y a longtemps. Mais n’avez-vous pas la gorge sèche ? Notre conversation m’a donné soif et j’ai dans mes caves quelques bouteilles particulièrement fameuses dont je ne vous dis que ça. – Ce sont ? – Des bouteilles de Klein, voyons ! »
C’est ici, chers lecteurs, que se termine l’entretien enregistré par mon habile assistant, à l’insu des deux protagonistes. Je ne sais pas jusqu’où ce bon Andrew (puisque c’est son nom) a dû aller pour espionner Alh et Stanley, ni même quelle créance il faut accorder à ce témoignage si fantastique. Peut-être mon Hermès a-t-il simplement du goût pour les bonnes blagues.
Indications bibliographiques La citation de la partie 1 est dans Sartre, L’être et le néant, « L’origine du néant », p 62 et 63 de l’édition Gallimard/Tel
Sur la bouteille de Klein, surface pour laquelle on ne sait définir ni intérieur ni extérieur, on peut consulter l’article de Wikipédia. Cela stimulera l’imagination des lecteurs adeptes de la méthode paranoïa-critique, s’il en reste !
"A celui du jas qui est parti rejoindre Stanley et Alh ; que grandisse ton bébé-étoile." Thomas et Fred
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